top of page

🐍 Montrer pour humaniser : pourquoi le cancer n’intĂ©resse plus ?

  • Florine
  • 28 janv.
  • 5 min de lecture

Montrer pour humaniser : pourquoi le cancer n’intĂ©resse plus ? Pourquoi un projet photographique sur le cancer suscitait l’adhĂ©sion en 2019 et rencontre aujourd’hui le silence ? RĂ©flexion sur l’image, la maladie et l’ostracisation.


En 2019, avec une petite équipe nous mettions en place avec le soutien du simUSanté Amiens le projet Artémis, un projet de prévention filmo-photographique contre le cancer du sein.

À l'Ă©poque, l'intĂ©rĂȘt sociĂ©tal pour ce projet Ă©tait important : demandes de collaborations multiples, d'interviews, de reportages. Aujourd'hui je relance exactement le mĂȘme projet mais cette fois-ci destinĂ© aux femmes atteintes de tous types de cancer. Cette fois-ci les collaborations se font rares, je me questionne : quelles en sont les raisons ? Nous aborderons ici une premiĂšre partie dĂ©taillant les causes de mon engagement et fondements du projet.


Un projet sans intĂ©rĂȘt

Le cancer n'est objectivement pas ce qu'il y a de plus glamour, pourquoi vouloir le montrer ?

Bien que cet argument tienne, la question ici n'est pas montrer pour montrer mais bien de montrer pour sensibiliser.

Mais sensibiliser Ă  quoi ? Tout d'abord Ă  l'image et la condition de la femme malade, puis Ă  son parcours de soin.


Sensibiliser sur l'image et la condition de la femme malade

Vaste idĂ©e me direz-vous ! D'oĂč provient-elle ?

De mes Ă©tudes et mon mĂ©tier de mĂ©decin. Il est vrai que, plongĂ©s dans notre pratique nous ne considĂ©rons plus les patients comme des "exceptions". J'entends par lĂ  que la maladie et les malades sont notre quotidien, ils ne sont plus des ĂȘtres hors-norme, en rupture avec une humanitĂ© "classique".

En effet, la maladie est encore perçue par beaucoup comme une rupture avec un état de bonne santé. C'est le corps qui dysfonctionne et échoue, parfois jusqu'à la mort (vision mécaniste/dualiste).


Si mon voisin "tombe" (ce terme est d'ailleurs trĂšs Ă©vocateur) malade, ce n'est pas un Ă©tat avec de nouvelles normes, c'est un Ă©chec voire pour certains une punition. D'ailleurs, on s'imagine assez facilement que cela ne concernera que les autres. Ainsi le malade se trouve ostracisĂ© : il ne vit plus dans la mĂȘme temporalitĂ© que le reste de la sociĂ©tĂ©, il fait dorĂ©navant partie d'une autre strate : celle des malades. Les travaux de Parsons Ă  ce sujet sont d'ailleurs trĂšs intĂ©ressants (voir) : il dĂ©crit une perte de la nĂ©cessitĂ© de performance et une exemption temporaire des rĂŽles sociaux permettant aux patient de se recentrer sur le travail nĂ©cessaire Ă  la guĂ©rison. Celle-ci doit ĂȘtre l'objectif principal du malade afin de retrouver un Ă©tat "normal", l'Ă©tat de maladie Ă©tant jugĂ© comme indĂ©sirable.

Ce processus d'ostratisation et mise à distance sociale a été décrit par Erving Goffman, notamment à travers le concept de stigmate, qui décrit la façon dont une caracgtéristique (ici la maladie) altÚre l'identité sociale d'un individu et modifie durablement le regard porté sur lui.


Les photographies proposées par le projet sont tout d'abord une maniÚre de montrer que le patient possÚde une individualité qui va au-delà de sa condition de malade. La photographie selon Becker est un instrument cognitif permettant de montrer des relations sociales, des situations que le lange seul rend difficilement saisissables.

Je cherche Ă  proposer le regard du mĂ©decin, celui oĂč la personne qui vient en consultation est tout d'abord individu incarnĂ© par une histoire et des Ă©motions qui lui sont propres. Cela semble certainement incongru de le prĂ©ciser mais rĂ©flĂ©chissons chacun, comment considĂ©rons-nous dans la majoritĂ© des cas ces amis, voisins, connaissances dont nous apprenons qu'ils sont malades ? Alors oui, ils restent ces individus que nous avons connu et cĂŽtoyĂ© mais est-ce ainsi que nous les percevons ?


Il n'est pas rare, et d'ailleurs quasi constant que les femmes que je rencontre m'expliquent ne pas vouloir ébruiter leur diagnostic et leur parcours justement du fait des réactions d'ostracisation dont elles sont victimes.


Les portraits ne rendent compte d'aucune histoire, ils sont le reflet d'un instant T, sans parole, sans contexte et ne nous laissent voir la personne que parce qu'elle représente dans ce présent immédiat figé. Il y a juste un reflet, une image et des émotions.

Un instant le modÚle n'est plus patient, il est individu. C'est cette individualité qui nous vient spontanément à la contemplation de l'image, le "photographié" n'est plus "le malade", il est son expression, son corps, son visage. Finalement il est toute une existence non réduite à son état. D'ailleurs personne ne peut préjuger en contemplant un tel travail d'un diagnostic précis.


Le sujet retrouve sa place, il existe tout entier avec son histoire. L'observateur réalise alors qu'une personne malade est bien à son image : un individu.

Ce processus peut selon moi, favoriser une certaine sensibilisation à la maladie notamment par le fait d'une projection qui ferait naßtre une certaine empathie par reconnaissance (modÚle discuté, la projection ne serait pas le seul mécanisme à l'empathie) et ainsi changer son regard. C'est une maniÚre de sortir d'une certaine torpeur illusoire rassurante.


Humaniser le parcours de soin

C'est une chose que d'avoir été diagnostiqué atteint d'une pathologie, c'en est une autre de devoir vivre le parcours de soin qui lui incombe.


Pour le grand public cela se rĂ©sume le plus souvent Ă  un grand flou, d'ailleurs, le mot "parcours" est-il seulement Ă©vocateur ? La plupart s'imaginent une chimiothĂ©rapie, des sĂ©ances de radiothĂ©rapie mais finalement ne savent pas en quoi cela consiste concrĂštement. DerriĂšre ces grands mots on en oublie souvent le quotidien du patient soumis Ă  ces traitements, leurs consĂ©quences physiques et psychologiques. En bref, la durĂ©e vĂ©cue (concepts Bergsonien) La photographie est une maniĂšre de le rappeler. Je dirais mĂȘme qu'elle est une maniĂšre de le rappeler aux soignants, les traitements que nous infligeons ont des consĂ©quences dans la vie privĂ©e et intime de nos patients.

J'avais été marquée d'apercevoir les photographies de notre premier projet au sein du service d'imagerie de la femme au CHU Amiens-Picardie. Ces sourires au milieu de cette salle d'attente provoquaient en moi une certaine dissonance, celle du soin technique au coeur duquel on remettait une certaine humanité et individualité. C'est ce sentiment là que j'aimerais provoquer.


Démystifier le patient et la maladie

Comme pour les traitements, c'est une chose de constater et poser des mots sur la maladie : "cancer", "chimiothérapie", "radiothérapie", c'en est une autre de les comprendre.

Sous le terme générique du mot cancer il y a beaucoup plus qu'un principe et cela semble tellement effrayant qu'il est plus aisé de déshumaniser le problÚme.


" Mon voisin a un cancer

-Ah, le pauvre ça doit ĂȘtre difficile "


Mais difficile en quoi, qui s'est dĂ©jĂ  vraiment intĂ©ressĂ© au parcours de ces soignĂ©s ? À la fois, dans quel but le faire ? Pourquoi vouloir comprendre et s'intĂ©resser Ă  un problĂšme qui ne nous touche pas et que l'on veut absolument Ă©viter. C'est tout Ă  fait humain.

Cette conduite d'Ă©vitement peut ĂȘtre, je crois, un frein au dĂ©pistage et au bon suivi mĂ©dical.

Il n'est pas rare de retrouver dans nos cabinets des patients qui demandent spontanément un bilan sanguin ou un dépistage suite au parcours d'un de leur proche. C'est un peu ce que j'aimerais provoquer avec ces images, plutÎt que de cacher à l'esprit, j'aimerais montrer. Non pas pour provoquer une sorte de transfert psychologique mais bien pour démystifier : montrer une cicatrice, montrer une individualité, rendre réel.

Non les "cancéreux" ne répondent pas tous à des critÚres physiques qu'on s'imagine : ils ne perdent pas tous leurs cheveux, ils n'ont pas tous des cicatrices, ils sont une multitudes d'individualités différentes.

DĂ©grossir ces idĂ©es reçues et montrer ces patients fait partie pour moi d'un processus d'humanisation et par la mĂȘme occasion de retrait de la peur qu'inspire la maladie.


Dans cette premiÚre partie d'article j'avais à coeur de détailler les causes de mon engagements et les fondations de ce projet.

Montrer pour humaniser : pourquoi le cancer n’intĂ©resse plus ?

SĂ©rie culture du soin - Montrer pour humaniser : pourquoi le cancer n’intĂ©resse plus ? Pourquoi un projet photographique sur le cancer suscitait l’adhĂ©sion en 2019 et rencontre aujourd’hui le silence ? RĂ©flexion sur l’image, la maladie et l’ostracisation.

Posts récents

Voir tout

Commentaires


bottom of page